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« Une France sans immigration ? » Cette interrogation n’est pas le rêve d’un quelconque leader populiste, mais le thème d’un cycle de conférences qui se tiendra au musée de l’histoire de l’immigration. Au Palais de la porte dorée, à partir du 26 février, ces conférences envisageront une France sans immigration afin de pointer l’absurdité des discours xénophobes. La santé, l’alimentation puis la sécurité seront tour à tour les thématiques de chacune de ces soirées. Interview de Constance Rivière, directrice générale du Palais de la Porte Dorée.

Comment est né ce cycle de conférences ?

Au moment de la dissolution en juin dernier, on a été frappés par la manière dont une nouvelle fois l’immigration était instrumentalisée dans le débat public. On a eu envie de lancer ces conférences pour interroger ce cliché selon lequel l’immigration serait un coût pour la France.

On voulait inverser le paradigme, proposer une autre manière de regarder l’immigration. Mais aussi, plus simplement, donner des outils scientifiques de compréhension, des clés et peut-être aussi des arguments à tous ceux qui sont parfois un peu démunis.

Comment ont été définies les thématiques des trois mercredis ?

On a croisé plein d’idées pour retrouver à la fois des domaines très présents dans le débat public, comme la santé ou la sécurité. Mais aussi d’autres plus invisibles comme la nourriture et sans doute, dans un autre cycle, la scène musicale. Celui de la santé s’est imposé assez rapidement, car au même moment le débat sur l’aide médicale d’État et la protection sociale revenait.

Cette invisibilité est problématique parce qu’on ne reconnaît pas cette contribution

On voit bien qu’on a rapidement oublié la place absolument fondamentale des étrangers dans le système médical français en général. Ce sont un peu les piliers invisibles. Cette invisibilité est problématique, car on ne reconnaît pas cette contribution et qu’on dénigre ceux qui prennent soin de nous.

Cela a également une conséquence sur les droits de ces personnes-là qui sont souvent soumises à des conditions de travail moins bonnes. De manière générale, pour nous, c’est aussi une manière de regarder ceux qui font la richesse de la France et d’admettre que l’urgence est de se battre pour leurs droits plutôt que pour leur en enlever encore.

Comment ont été sélectionnées les personnes qui animent les échanges ?

Il y a une volonté constante dans nos débats d’avoir trois regards. Celui d’un praticien ou d’une personne dont c’est le quotidien, celui de scientifiques et enfin celui de personnalités qui ont marqué un engagement sur le sujet.

Pour le soin, on a fait venir Mahmoud Zureik qui est médecin épidémiologiste et pour celui sur l’alimentaire, Tharshan Selvarajah, boulanger lauréat du grand prix de la baguette. Année après année, ce sont systématiquement des immigrés qui ont le prix de la meilleure baguette, l’emblème de la France.

Qu’entendez-vous par politique fiction ?

L’idée était d’essayer de définir ensemble ce qu’il se passerait s’il n’y avait plus aucun immigré. Si on assouvit le fantasme ultime de l’extrême droite, l’immigration zéro, on se rend compte qu’il y a plein de secteurs dans lesquels on serait à très court terme en difficulté.

Quand je parle d’immigration, je parle au présent. En France, une personne sur trois est un enfant ou un petit enfant d’immigré. Nous venons défaire l’idée selon laquelle, dans le passé, il y aurait eu une bonne immigration alors qu’aujourd’hui, elle est devenue très problématique. L’idée que cette immigration coûte cher au pays, qu’elle prend les emplois et qu’elle amène de l’insécurité.

On souhaite redonner une juste place à l’immigration dans notre histoire, rappeler qu’elle contribue à la vitalité française

L’histoire montre que ce sont toujours les mêmes stéréotypes réemployés. On souhaite redonner une juste place à l’immigration dans notre histoire, rappeler qu’elle contribue à la vitalité française, qu’elle permet aussi à la France d’être un pays monde en quelque sorte.

Quelle est l’ambition portée par ces débats ?

Ce sont des débats qui sont gratuits, ça participe à des missions d’accessibilité, de transmission de connaissances et d’échange au plus grand nombre. On a cette vocation-là d’être un musée extrêmement ouvert à toutes les personnes qui ont envie de venir débattre autrement que sur les réseaux sociaux de ces sujets compliqués.

Pensez-vous que ces échanges pourraient avoir un impact concret sur la vision de l’immigration en France ?

On espère. Évidemment, on est très lucides, les personnes qui viennent à nos débats sont des personnes plutôt positivement intéressées par une perception de l’histoire de l’immigration en France. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas l’ambition d’aller chercher d’autres publics.

Tous ceux qui viennent ressortent avec des connaissances et des arguments qu’ils vont aussi pouvoir faire valoir

Après, au milieu, il y a plein de gens agnostiques, qui ont envie qu’on leur en parle autrement et qui ont besoin d’être éclairés avec des connaissances, des exemples, des chiffres, etc. Je pense qu’on peut vraiment toucher ces personnes-là. Tous ceux qui viennent ressortent avec des connaissances et des arguments qu’ils vont aussi pouvoir faire valoir. Je ne sais pas si cet impact peut être massif, mais on n’est pas à la hauteur de notre mission si on n’essaye pas.

Avez-vous pensé à faire intervenir des détracteurs de l’immigration lors de ces conférences ?

C’est une question que l’on se pose souvent. Dans l’institution, il y a des points de vue différents. On ne fait pas intervenir uniquement des personnes qui sont militantes de l’immigration, certaines ne sont pas du tout identifiées sur ces sujets.

Notre objectif n’est pas d’avoir un discours unilatéral ou univoque. Mais c’est un peu compliqué de faire intervenir des gens qui auraient seulement pris des positions antagonistes sur l’immigration, car on va recréer ce qui existe déjà partout. Il faudrait peut-être consacrer un débat à ça, ou trouver une manière intelligente de le faire. Si c’est pour que les gens s’insultent au bout de 10 minutes, on n’aura rien apporté à personne.

Arrivez-vous à capter un public étranger à votre travail ?

De manière générale, au musée, 60 % des visiteurs ont moins de 26 ans et 25 % ont entre 18 et 25 ans. Les chiffres sont intéressants, car pour la seconde donnée, ce ne sont pas des jeunes qui viennent avec l’école, mais parce qu’ils en ont envie.

Ils assistent aussi à tous les événements qu’on organise, que ce soit le festival de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, le défilé de mode inclusif, la grande dictée pour tous, ou encore les débats pour les plus petits. On travaille avec le secteur associatif qui accompagne des réfugiés et des demandeurs d’asile pour leur permettre de venir au Palais.

On essaye à travers des réseaux qu’on n’avait pas forcément investis, des canaux de communication, d’attirer l’attention sur ce qu’il se passe au musée pour ceux qui ne nous connaissent pas vraiment.

Inès Soto

Infos : #1 Qui prendrait soin de nous ? – 26 février à 19h ; #2 Qu’y aurait-il dans nos assiettes ? – 12 mars à 19h  ; #3 Serions-nous plus en sécurité ? – 26 mars à 19h. Dans le cadre des Mercredis de la Porte Dorée. Gratuit sur réservation.

Photo : Les professionnels de l’AP-HP face au Covid-19, Bruno Fert (photographe), 2020, Paris, Musée national de l’histoire de l’immigration © EPPPD-MNHI, Bruno Fert

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